(Re)prendre la rue, la route.

Extrait – Carnaval

Les mots sont enfouis dans une profonde obscurité.

« Vert ». Le premier qui apparait.

Les nervures de la feuille épaisse.

Lourde.

Les mots sont enfouis dans le silence.

Feu.

Sang.

Les masques couvrent les visages. On ne devine que les bouches. Les yeux en trou noirs. Dans la pénombre de la ville. Dans l’air épais. Les fouets claquent. Les pas martèlent le bitume. Rapides.

Corps insaisissables. Dans l’épaisseur d’une distance temporelle. Dans l’épaisseur du mythe. De la résistance oubliée. Là, pourtant.

Tout est là. Sans doute.

Adviendra peut-être.

Il pourrait s’agir d’une histoire qui émane des tréfonds.

Une femme. Une jeune fille. Qui avance sur un chemin et rencontre une brutalité. Rencontre la mort. Ou plutôt, un espace entre deux.

Un espace qui lui est propre, et qui l’ouvre à d’autres.

Chemin des esclaves et des reconstructions.

Sillons des douleurs, des arrachements.

Et tout ce qui tente de recoudre et de fabriquer du vivant.

Pour moi recoudre, c’est filmer, enregistrer. Retenir quelque chose qui s’échappe.

Comment créer de l’épaisseur ? La vie qui palpite ?

Je tourne en rond…

Je pense aux corps qui défilent. Aux fragments de corps dans le cadre de ma caméra.

Je pense : comment ces corps vont-ils entrer dans les vides des images de novembre ?

Face à moi les couleurs sont hallucinantes. Grises et ocres et vert tendre. Il fait nuit devant et la lumière est encore solaire à gauche. Comme deux états d’un profond coeur humide.

Bim bim bah, balanh bah. Balanh ba. Balanh ba. Rha. Rha. Rhawa. Woh.

Je cherche une sonorité profonde.

Je cherche où les mots ne vont pas.

La lumière s’agite et percute les feuilles rousses.

Mon corps alangui se furie tout au fond.

Je veux plus de soleil et de jaune et moins de nuit qui tombe.

Et pourtant la nuit là, arrive.

Et pourtant… ces mots reviennent et ne cessent de parcourir mes chemins.

Je pense au cimetière de la plage de Sainte Marguerite, comme un endroit où je devrais aller. Demain, peut-être.

Et le vent qui explose les grandes feuilles et les arbres en face. Energie surpuissante d’un avenir qui se rapproche. L’attraper, avec rage et tendresse.

Oh ! De moi ! Où tracer cette route et comment ?

Tenir fermement le cadre qui m’attache à la vie.

Je lis Maya Deren à la tombée de la nuit. Alors que les grenouilles, oiseaux de nuit, autres sons étranges et inquiétants se lèvent. La nuit qui arrive avec son étrangeté.

L’esprit, ce qui anime, donne force.

Je pense à Gilles. L’esprit qui l’a quitté. Ce qui lui a fait perdre son esprit. Ce qui nous entrave, nous épuise, nous tue. En cela sans doute un lien à la lutte. Pour que nos conditions d’existence cessent de vider nos esprits de leur force. Nos âmes, nos corps, notre être.

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A propos fredemenant

Auteur - Réalisatrice
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